Muanda, Kongo Central - La cité balnéaire de Muanda, joyau touristique du Kongo Central, fait face à une catastrophe environnementale et humaine sans précédent. L'érosion côtière, phénomène naturel accéléré par le changement climatique et les activités humaines, grignote inexorablement le littoral à une vitesse alarmante. Selon les dernières études, la mer avance en moyenne de 8 à 10 mètres par an, engloutissant habitations, routes et infrastructures hôtelières sur son passage.
Chiffres clés
Entretien avec Francis Wilanga, Conseiller économique à l'ambassade des Pays-Bas en RDC
Propos recueillis par notre correspondant à Kinshasa
Interview réalisée par Vodio.fr
Francis Wilanga revient dans cet entretien sur les enjeux économiques liés à l'érosion côtière : "Les Pays-Bas ont une expertise reconnue dans la gestion de l'eau et la protection des côtes. Nous suivons avec attention la situation à Muanda. L'érosion n'est pas seulement un problème environnemental, c'est aussi un frein majeur aux investissements étrangers et au développement du tourisme, secteurs clés pour l'économie du Kongo Central."
Il ajoute : "La coopération néerlandaise est prête à partager son expérience en matière de digues intelligentes et de gestion intégrée des zones côtières, mais cela nécessite une volonté politique forte et des investissements structurants de la part du gouvernement congolais."
Écoutez l'intégralité de son analyse en cliquant sur le lecteur ci-dessus.
Notre équipe s'est rendue sur place pour constater l'ampleur des dégâts et recueillir les témoignages des populations locales, désemparées face à ce désastre qui s'annonçait depuis des années mais que personne n'a su endiguer à temps.
Un phénomène naturel amplifié par l'homme
L'érosion côtière est un processus naturel, mais à Muanda, plusieurs facteurs ont considérablement accéléré le phénomène. La construction anarchique d'infrastructures touristiques trop proches du rivage, l'extraction de sable sur les plages pour les chantiers de construction, et la destruction des mangroves qui constituaient une barrière naturelle ont fragilisé la côte.
"Quand j'étais enfant, il y avait plus de 200 mètres de plage entre la route et la mer. Aujourd'hui, à certains endroits, la route elle-même a disparu. Nous avons perdu trois hôtels en cinq ans."
Les scientifiques confirment ces observations. Le professeur Antoine Mvemba, océanographe à l'Université de Kinshasa, explique : "Le niveau de la mer monte globalement à cause du réchauffement climatique, mais à Muanda, le phénomène est amplifié par l'affaissement du sol lié à l'extraction de pétrole offshore et à la destruction des écosystèmes côtiers."
Des conséquences dramatiques pour la population
Plus de 500 familles ont déjà dû quitter leur domicile ces dix dernières années. Sans relogement organisé par les autorités, elles s'entassent dans des conditions précaires dans les quartiers plus en retrait, créant de nouvelles poches de pauvreté.
Marie-Claire Nsunda, mère de cinq enfants, a vu sa maison engloutie l'année dernière : "En une nuit, nous avons tout perdu. La mer a emporté notre maison avec tous nos biens. Nous avons dormi sur la plage, et depuis, nous vivons chez des parents dans une pièce unique. L'État nous promet de l'aide depuis des mois, mais rien ne vient."
L'économie locale est également durement touchée. Le tourisme, principale source de revenus de la région, s'effondre. Sur la dizaine d'hôtels qui bordaient la côte il y a vingt ans, seuls trois sont encore en activité, et leurs propriétaires vivent dans la peur constante de voir la mer les rattraper.
Quelles solutions ?
Face à l'urgence, la société civile et certains experts appellent à des mesures radicales. Plusieurs pistes sont évoquées :
- La construction d'ouvrages de protection (épis, brise-lames, rechargement de plage) pour ralentir l'érosion. Des études sont en cours mais leur financement n'est pas bouclé.
- Le reboisement des mangroves qui constituent une barrière naturelle contre la houle. Des projets pilotes sont menés par des ONG environnementales.
- Une interdiction stricte de l'extraction de sable sur le littoral, une activité pourtant illégale mais encore largement pratiquée.
- Le recul stratégique, solution ultime mais inévitable dans les zones les plus menacées, impliquant le déplacement des populations et des infrastructures vers l'intérieur des terres.
Le gouvernement provincial du Kongo Central a récemment annoncé la création d'une task force sur la question, mais les associations environnementales dénoncent "l'inaction chronique" des pouvoirs publics. "Cela fait vingt ans que les scientifiques alertent, vingt ans que les études s'accumulent, et rien n'a été fait. Aujourd'hui, on récolte ce qu'on a semé", déplore José Mpiana, coordinateur d'une ONG locale.
"Nous ne pouvons pas arrêter la mer. Mais nous aurions pu, et nous devons encore, nous adapter et protéger ce qui peut l'être. Chaque jour perdu, c'est un mètre de côte qui disparaît."
Un symbole de la crise climatique
Au-delà du drame local, Muanda est devenue un symbole de la vulnérabilité des côtes africaines face au changement climatique. Selon le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), l'Afrique de l'Ouest et centrale compte parmi les régions les plus menacées par la montée des océans et l'érosion côtière.
"Ce qui se passe à Muanda est un avertissement pour toutes les villes côtières du Congo et d'Afrique centrale", conclut le professeur Mvemba. "Si nous n'agissons pas maintenant, des centaines de milliers de personnes seront déplacées dans les décennies à venir, et des écosystèmes entiers disparaîtront."
Sur la plage de Muanda, quelques pêcheurs tirent encore leurs pirogues, mais la mer n'est plus l'amie qu'elle était. Elle est devenue une menace quotidienne, un rappel que le temps presse et que, pour ces communautés, l'urgence climatique n'est pas une théorie lointaine mais une réalité qui frappe à leur porte, chaque jour un peu plus fort.



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